Avec une maîtrise parfaite du noir & blanc, l'univers de Chabouté est parcouru d'arbres cisaillant le ciel, de vols de corbeaux et de visages tour à tour grotesques et touchants. Dans des oeuvres telles que Zoé, Sorcières ou la Bête, l'auteur-dessinateur se saisit de la matière poétique de la France reculée autant qu'il en scrupte les phénomènes de rumeurs et les peurs ancestrales. Le tout avec un romantisme noir qui n'est pas sans rappeler le Giorgino de Laurent Boutonnat. Légendes Urbaines se devait de livrer un aperçu sur les premières oeuvres de ce sorcier de la bande dessinée.
Les villages de Chabouté sont des espaces intemporels, les saisons y sont de même indéfinissables. Si un autocar n'avait conduit Zoé au début de la
bande-dessinée éponyme, il eût été impossible de définir à quelle époque appartient son village: aucune technologie moderne ne vient nous en informer dans les intérieurs rustiques et les maisons
uniformes. On y brûle encore la sorcière tous les ans, une sorcière de paille sur un bûcher dans la forêt. Une vieille tradition qui n'offusque pas le curé.
Comme tout droit sortis d'un cirque de cinéma expressionniste, des saltimbanques attirent dans Sorcières un homme pour lui lire l'avenir: il sera célèbre, il voyagera sur les routes... La rencontre tourne à l'embuscade, l'homme crédule se voit trancher bras et jambes, il deviendra la nouvelle attraction du cirque: l'homme-tronc. On a ici un écho manifeste à Freaks de Tod Browning et de l'époque des foires aux monstres où étaient exhibés des "curiosités" de la nature: siamois, nains, hommes ayant des excroissances de membres...etc.
Cet épisode, basé sur un élément de folklore ancien, fait pourtant écho au dénouement de Zoé qui révèle un trafic d'organes pratiqué sur les voyageurs de passages « dépossedés » dans l'hotêl d'un village reculé. La bande dessinée reprend alors une légende urbaine qui a sévit dans les années quatre-vingt dix, et continue de surgir de temps à autre (voir notre post sur le sujet): celle du voleur d'organes. L'univers de Chabouté semble alors tisser un lien entre peurs ancestrales et folklore de nos sociétés modernes. Ses voleurs d'organes se greffent à mi-chemin entre les villageois inquiétants et les personnages troubles de la légende, tel celui de la femme cachant son avidité derrière la séduction pour voler le rein d'un touriste. L'insoupçonnable curé de Zoé en est le parfait exemple.
« Il est disons... un peu simple d'esprit! » Simple d'esprit mais peu difficile
à cerner. Hugo, en dépit de son caractère touchant que seule semble percevoir Zoé, a la drôle d'occupation de collectionner des crânes après les avoir donnés à « nettoyer » aux fourmis.
Pourtant, si l' « idiot » du Village de N.Shyamalan porte derrière cette difficile (ou trop facile?) appréhension des pulsions meurtrières, la situation se renverse dans
Zoé, reprenant le motif des « ce n'est pas ceux que l'on croit ». Les êtres marginaux, soupçonnés des autres, ont ici le beau rôle (sorcière, idiot du village). Dans une
logique toute romantique que partage Freaks,le dénouement de Zoé voit porter la culpabilité sur les notables et bien-pensants du
village au détriment des êtres à part. Ses marginaux, il en fait des êtres sensibles, à la manière du SDF d'Un ilôt de bonheur. Voir enfantins, du moins
les seuls capables de voir la poésie cachée derrière les choses. Cet amour des marginaux se retrouve pareillement dans Giorgino de Laurent Boutonnat, qui analyse dans son
village, plus en avant que Chabouté, les phénomènes de rumeurs et de folie (voir hystérie) collective.
Le caractère inquiétant de Giorgino est alors basé sur le fait qu'à l'instar d'une nouvelle gothique comme The Minister's Black Veil de Nathaniel Hawthorne, les fantasmes des habitants du village viennent se mêler à la narration et aux images. Cela sans que le point de vue du réalisateur ne bascule totalement dans l'adhésion à ses fantasmes. Ainsi cette histoire mystérieuse d'orphelins disparus, dévorés par les loups suivant les uns, noyés par la jeune Catherine, mutique marginale, en charge d'eux. Les images représentées, sans presque aucune adjonction d'éléments extraordinaires ou sujet à "caution", vont alors tout miser sur l'atmosphère qui s'en dégage: ce sont les dessins cauchemardesques des enfants représentant les loups, une villageoise ponctuant de "on dit" le traitement que Catherine aurait infligée aux enfants sur le ton du scandale, ou la succession de leurs chambres vides se dévoilant à Giorgio alors qu'il échappe un cri assourdi. On ne saura au final rien de ce qui est advenu de ces enfants, tant la superposition du fantasme au réel nous aura fait perdre la raison, rendant l'enquête de Giorgio, parti à leur recherche, nule.
Cette atmosphère "fantastique", sans que l'on tombe dans une représentation du surnaturel, est également une caractéristique d'une partie de l'oeuvre de Chabouté, qui mise alors sur l'ambiance dégagée de son dessin et la symbolique portée par certains éléments qu'il glisse: chats noirs, barbelés, arbres cisaillant le ciel blanc. Peut-être une façon, à partir de la réalité sous son dessin, de nous faire projeter nos propres fantasmes.
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